Regard d'experts

Affaire Orpea: les réponses des investisseurs face à un scandale social

Au-delà de l’émotion que suscite un tel scandale social et des réponses que doit amener l’Etat en termes de sanctions et de régulations, la question de la responsabilité de l’investisseur se pose également. Comment réagir de manière efficace lorsque l’intégration de considérations ESG et la promotion d’un impact social positif constituent ses priorités d’investissement ? Voilà la question qu'adresse ici notre spécialiste ISR Simon Perrin.

Le livre-enquête « les Fossoyeurs », publié par le journaliste français Victor Castanet en janvier dernier, a fait l’effet d’une bombe quant aux faits sordides qui y sont dévoilés. La maltraitance subie par des personnes âgées dans les maisons de retraite du groupe Orpea figure au centre des révélations. Les témoignages évoquent des pensionnaires mal nourris, laissés sans soins appropriés et vivant dans des conditions indignes. Au-delà de l’émotion que suscite un tel scandale social et des réponses que doit amener l’Etat en termes de sanctions et de régulations, la question de la responsabilité de l’investisseur se pose également. Comment réagir de manière efficace lorsque l’intégration de considérations ESG et la promotion d’un impact social positif constituent ses priorités d’investissement ?

Une logique de réduction des coûts dans un secteur très sensible aux risques

Avec 4,2 milliards d’euros de revenus en 2021, plus de 1'000 établissements dans 22 pays comprenant environ 105'000 lits, le groupe privé Orpea français est un leader mondial dans le domaine des EHPAD*. L’ensemble du secteur, en raison du vieillissement de la population, évolue dans un secteur très lucratif. Le nombre des plus de 65 ans s’élève aujourd’hui à 750 millions et dépassera le milliard en 2030. Leurs besoins et revenus élevés, dans les pays de l’OCDE du moins, sont autant d’opportunités pour les acteurs de la « Silver Economy », comme les EHPAD.

Acronyme désignant les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes

Néanmoins, l’exposition aux risques sociaux est importante, que cela soit le bien-être des pensionnaires ou les conditions de travail et libertés syndicales du personnel soignant. Les problèmes rencontrés par ces entreprises privées ne datent pas de la période du Covid et sont dénoncés depuis des années par des parents de pensionnaires, des associations, des syndicats et les employés eux-mêmes. Une stratégie systématique de réduction des coûts opérée par le management des EHPAD est souvent avancée pour expliquer ces failles. Or, à l’opposé de cette logique de rendement poussée à l’extrême, un nombre croissant d’investisseurs responsables perçoivent le soin et l’accompagnement des personnes âgées comme un thème permettant de concilier rendement et impact social positif. D’ailleurs, durant des années, Orpea ou son concurrent Korian constituaient des candidats de choix de différents produits financiers durables. En grande partie, cette sélection se basait sur la contribution positive supposée de ces acteurs aux objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies et en particulier de l’ODD 3 en lien avec la bonne santé. Les très bons ratings ESG attribués à Orpea et Korian par des agences de notation extra-financière ont également joué un rôle et soulèvent bien sûr des questions quant à leur infaillibilité.

Les réponses des investisseurs

Les conséquences de ces révélations ne se sont pas faites attendre. Le titre Orpea, en date du 4 mars, a perdu 57% de sa valeur depuis le 20 janvier, son CEO a été rapidement remercié et l’Etat français a annoncé le lancement d’enquêtes, les visites annoncées du passé n’ayant rien remarqué...

Du côté des investisseurs responsables, les réponses ont été diverses. La vente du titre a été l’option choisie par des acteurs comme le géant de l’assurance MAIF ou des gérants spécialisés dans la thématique « Silver Age », comme CPR AM ou Tocqueville Finance, filiale de la Banque Postale. Sycomore AM, un pionnier reconnu de l’ESG en France, a également vendu ses positions sur Orpea. L’argument, qui s’entend, est celui d’exclure les controverses de son portefeuille, surtout lorsque celles-ci atteignent un tel niveau de gravité et peuvent nuire indirectement à la réputation des gérants. D’autres gérants actifs ont fait le choix de rester dans le capital de l’entreprise mais à la condition que des changements structurels y soient menés. C’est le cas de Mirova, autre spécialiste de la finance durable, filiale de Natixis et troisième plus gros actionnaire (4% du capital), qui a demandé au conseil d’administration de changer ses statuts et de transformer Orpea en société à mission. Cette nouvelle forme de société met sur le même plan but lucratif et les objectifs sociaux ou environnementaux. Orpea a déjà répondu favorablement à cette demande. L’argument, ici, est de garder une position importante dans le capital de manière à exercer une influence positive sur l’entreprise.

Ces deux stratégies se défendent. Le plus important, pour un gérant actif, est de baser sa décision sur une recherche ESG poussée et une conviction solide. Cela implique notamment d’échanger régulièrement avec le management et les autres parties prenantes, de poser des questions critiques, de mesurer la performance ESG sur la base d’indicateurs pertinents et d’identifier, en avance, les éventuels problèmes à venir. Dans le cas d’entreprises comme Korian ou Orpea, le dialogue social avec les parties prenantes, y compris avec les représentants du personnel, est essentiel. L’analyse doit également porter sur des indicateurs sociaux tels que le turnover des employés et leur satisfaction au travail.

Auteur

Simon Perrin

Spécialiste Investissement Responsable

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