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Défense et ESG : dépasser le débat binaire

Alors que le réarmement européen s’accélère et que les enjeux de souveraineté stratégique gagnent en importance dans l’agenda politique, les investisseurs sont amenés à reconsidérer la place des entreprises de défense dans les portefeuilles ESG. Certaines peuvent être considérées comme investissables à l’issue d’une analyse rigoureuse, sans que la défense puisse pour autant être qualifiée d’investissement durable – une distinction essentielle dans un débat trop souvent présenté en termes absolus.

L’analyse ESG, l’investissement responsable et l’investissement durable sont fréquemment considérés comme des notions interchangeables. Or, ils ne le sont pas, et comprendre cette différence est essentiel pour évaluer correctement le secteur de la défense.

L’ESG n’implique ni une exclusion systématique de la défense ni une validation de principe. Il constitue un cadre d’analyse des risques structuré autour de deux lignes rouges non négociables : les armes controversées sont exclues sans exception, tandis que les entreprises situées en dehors de ce périmètre sont évaluées individuellement selon une méthodologie définie. Satisfaire aux exigences de cette analyse peut rendre une entreprise investissable, mais ne permet pas pour autant de qualifier la défense de durable.

 

La défense n'a jamais été un secteur systématiquement exclu

 

Il est parfois avancé que les approches ESG auraient historiquement exclu l’ensemble du secteur de la défense. Cette lecture mérite d’être nuancée.

Ce qui fait l’objet d’une exclusion largement partagée concerne avant tout les entreprises impliquées dans les armes controversées – mines antipersonnel, armes à sous-munitions, armes chimiques, biologiques et, dans notre politique d’investissement, armes nucléaires. Cette position s’appuie sur les grandes conventions humanitaires internationales, notamment la Convention d’Ottawa de 1997 sur les mines antipersonnel et la Convention d’Oslo de 2008 sur les armes à sous-munitions.

En dehors de ce périmètre, le secteur de la défense présente une réalité beaucoup plus diverse. De nombreuses entreprises développent également des technologies civiles dans les domaines de l’aérospatial, de la cybersécurité, des communications ou de l’ingénierie industrielle. D’autres disposent de modèles économiques diversifiés, dans lesquels les activités militaires ne représentent qu’une source de revenus parmi d’autres. Une approche homogène du secteur ne permettrait donc pas de refléter fidèlement les différences de modèles économiques, de gouvernance, de gamme de produits et de profils de risque.

L’ESG constitue avant tout un cadre permettant d’identifier et d’évaluer les risques extra-financiers, et non une grille morale divisant les secteurs entre les « bons » et les « mauvais ». La question pertinente n’est donc pas de déterminer si le secteur de la défense est, par nature, acceptable ou non, mais d’évaluer si une entreprise donnée satisfait aux exigences d’une méthodologie clairement définie. 

Cette analyse porte notamment sur la nature de ses produits et de ses activités, la répartition de ses revenus entre activités civiles et militaires, la qualité de sa gouvernance, la transparence de son reporting, son exposition aux controverses relatives aux droits humains ou aux normes internationales, ainsi que tout lien direct ou indirect avec les armes controversées. 

Deux investisseurs peuvent appliquer ces critères avec rigueur et parvenir à des conclusions différentes selon leur philosophie d’investissement et leurs seuils d’exclusion. Cela ne constitue pas une faiblesse, dès lors que la méthodologie est rigoureuse, transparente et appliquée de manière cohérente.

 

Deux lignes non négociables

 

La première ligne rouge concerne les armes controversées. Toute entreprise impliquée dans leur production – y compris celle d’armes nucléaires – est exclue. Aucun seuil de revenus ni aucun score de gouvernance susceptible d’atténuer ce constat ne peut modifier cette décision. Cette position reflète des normes internationales et des pratiques de marché établies. 

La seconde ligne rouge concerne la distinction entre satisfaire aux critères d’une analyse ESG et pouvoir être qualifié d’investissement durable.

La sécurité nationale constitue un objectif politique légitime. Les dépenses de défense peuvent être justifiées sur le plan politique, et une dissuasion stable peut contribuer à une plus grande stabilité géopolitique. Cela ne fait toutefois pas de la fabrication d’armes une activité contribuant, en tant que telle, à des objectifs environnementaux ou sociaux.

Une allégation de durabilité suppose une contribution positive démontrable. Le simple fait de ne pas être exclue ne suffit pas à satisfaire cette exigence.

 

Investissable ne signifie pas durable

 

Les deux positions extrêmes sont difficiles à défendre. Exclure systématiquement l’ensemble du secteur, indépendamment des activités réelles de chaque entreprise, reviendrait à ignorer sa diversité et à remettre en cause la finalité même de l’analyse ESG. À l’autre extrême, présenter l’investissement dans la défense comme intrinsèquement durable reviendrait à étendre le concept au-delà de ce qu’il peut raisonnablement recouvrir. 

La position la plus pragmatique se situe entre les deux. Certaines entreprises actives dans la défense conventionnelle ou développant des technologies à double usage peuvent être considérées comme investissables à l’issue d’une analyse approfondie. Cela est fondamentalement différent d’affirmer que la défense génère, en elle-même, un impact environnemental ou social positif. 

Notre processus d’investissement repose sur trois principes :

  • Une tolérance zéro à l’égard de toute implication dans les armes controversées, y compris les armes nucléaires ;

  • Des seuils de revenus documentés et régulièrement réexaminés pour l’exposition à la défense conventionnelle ;

  • Un examen approfondi de la gouvernance des entreprises développant des technologies à double usage, notamment en matière de transparence et de contrôle de l’utilisation finale de leurs produits.

Ce cadre doit évoluer parallèlement aux standards de marché, à la réglementation européenne – notamment la SFDR et la taxonomie européenne – ainsi qu’au dialogue continu avec les émetteurs.

La géopolitique évolue, et la finance durable doit, dans une certaine mesure, s’adapter. Mais cette adaptation ne doit pas conduire à redéfinir les concepts dont dépend sa crédibilité. L’ESG est une discipline d’évaluation des risques, et non une étiquette à réinventer chaque fois que le contexte politique évolue.

La position crédible se situe donc entre deux points fixes : aucun compromis sur les armes controversées et aucune confusion entre le fait de satisfaire à une analyse ESG et celui de pouvoir être qualifié de durable.

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