Regard d'experts

Engine n°1 versus ExxonMobil : l’activisme actionnarial climatique paie

Simon Perrin, spécialiste en investissements socialement responsables, décortique la bataille entre Engine n°1 et ExxonMobil, et comment l'activisme actionnarial participe à la décarbonisation.

Le 26 mai dernier, lors de son assemblée générale, le géant pétrolier Exxon a perdu une bataille épique contre Engine n°1, un petit fonds activiste détenant à peine 0,02% de ses actions. Engine n°1 contestait la stratégie du « tout pétrole » et est parvenu à imposer ses vues à travers l’élection de trois de ses candidats au sein du conseil d’administration. Cette nouvelle gouvernance doit permettre à Exxon de s’engager plus activement sur une trajectoire de décarbonisation.

Une stratégie climatique faible et de gros risques financiers

En amont de l’assemblée générale d’Exxon, dans une présentation détaillée (https://reenergizexom.com/), Engine n°1 a consciencieusement affuté ses arguments. Le fonds activiste y fournit une analyse critique de la stratégie climatique menée par l’entreprise en l’associant explicitement à d’importants risques financiers encourus dans un futur proche. Alors que la plupart des pétroliers européens, à l’instar de Total, investissent massivement dans les énergies renouvelables afin de réduire l’empreinte carbone de leurs produits (là où réside le vrai enjeu de l’industrie pétrolière), Engine n°1 note qu’Exxon se concentre essentiellement sur la réduction des émissions carbone liées à ses opérations, via la technique de capture du carbone1. Avec seulement 0.1% de ses dépenses du capital investis dans les solutions bas carbone entre 2015 et 2020, Exxon obtient l’un des scores les plus faibles du secteur, selon l’évaluation de Bloomberg dans le cadre d’une étude sur la transition climatique.

Toujours selon Engine n°1, la stratégie d’investissements massifs dans des projets pétroliers à faible retour financier met l’entreprise à risque en détruisant de la valeur pour ses actionnaires. Ces arguments ont fait mouche et permis, grâce au ralliement de grands investisseurs institutionnels, l’élection des candidats d’Engine n°1, élus avec la mission de rendre Exxon plus durable et plus performant financièrement.

1La capture et la séquestration du carbone permettent d’éviter le rejet de gaz à effet de serre dans l’atmosphère en récupérant le dioxyde de carbone au niveau des installations émettrices puis en le stockant ou en le valorisant.

Plus qu’une victoire symbolique, une tendance de fond

Ce succès actionnarial, loin d’être anecdotique et symbolique, souligne une tendance de fond. Dans un contexte où les changements néfastes du climat se font ressentir de manière aigüe, les investisseurs responsables se saisissent de leurs droits d’actionnaires et opposent au management des entreprises les plus polluantes leurs vues sur leur stratégie climatique via des résolutions de type « Say on Climate ». Le plus intéressant est que ce mouvement actionnarial dépasse désormais le cercle (plus si fermé) des investisseurs responsables et, comme on l’a vu, soulève désormais l’adhésion d’investisseurs plus « traditionnels ».  Ces derniers réalisent que les entreprises les plus émettrices en carbone vont devoir, sous le coup des réglementations en place et à venir, davantage payer pour des externalités négatives, encore trop peu internalisées, qui vont affecter la valeur de leurs investissements. La manière dont l’activisme actionnarial permet de réaliser cette prise de conscience climatique est remarquable : plutôt que d’exclure Exxon de leur portefeuille, les investisseurs qui ont soutenu la campagne d’Engine n°1 ont fait le choix de pousser l’entreprise au changement en l’accompagnant dans une mue stratégique.

Le futur est à l’activisme actionnarial ESG

L’activisme actionnarial est aujourd’hui une approche répandue pour nombre de fonds ESG actifs mais reste confidentielle en ce qui concerne les fonds passifs (ETF). Cependant, dans la foulée de l’AG d’Exxon, fort de son succès, Engine n°1 a rapidement lancé son propre ETF, ETF Transform 500, dont la philosophie s’inspire de l’activisme actionnarial. Alors que le fonds réplique un indice classique constitué des 500 plus grosses valeurs américaines, les gérants exercent activement leurs droits d’actionnaires en proposant et votant des résolutions ESG. En réponse aux enjeux de durabilité actuels, l’activisme actionnarial ESG, en s’imposant dans les esprits des investisseurs traditionnels et en se matérialisant dans une offre de produits financiers dédiés, a décidément de beaux jours devant lui. 

Auteur

Simon Perrin

Spécialiste Investissement Responsable

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